Corinne Mariotte

A propos de l'artiste

Je suis une artiste qui travaille depuis des années à une œuvre, située entre réalité et univers onirique.

Mon travail artistique est de l’ordre du dessin, ayant pris ces dernières années un virage décidé vers des pratiques sur papier : encre, pastel, aquarelle et gravures. J’utilise ces techniques pour créer des images composites constituées de fragments venus de contextes divers.

Paysages, végétaux, images d’actualité, réminiscences d’histoire de l’art s’enchevêtrent et produisent sur des formats différents des visions énigmatiques. En couleur ou en noir et blanc, différents mondes s’interpénètrent, se superposent ou se rencontrent.

Mon dessin s’inspire des formes de la nature, végétale, animale ou minérale, source inépuisable de motifs qui viennent rencontrer des éléments issus de notre intimité d’humains ou de notre vie contemporaine.

Dans ma petite production, assez dense, concentrée, centrée sur des thématiques récurrentes, ciels, paysages, îles, textiles, cailloux, créent un univers assez déterminé. Le travail graphique sur papier explore les liens entre ligne et surface, entre noir et blanc et couleur, entre sec et mouillé, entre fluidité et netteté, entre représentation et ornementation, entre rêve et réalité.

Les séries permettent de creuser le sillon jusqu’à épuisement du thème, ou plutôt jusqu’à son renouvellement ou sa variation. De ce fait, ma rencontre avec les presses et l’encre de l’estampe est arrivée à point nommé pour pousser plus loin l’expérimentation du multiple.

Multiplier et répéter les images est rendu possible par la technique très ancienne de la gravure à l’eau forte, ce qui m’a amené tout naturellement à la production de livres d’artiste à tirage limité. Mes livres sont inspirés par des histoires, anciennes comme l’Odyssée d’Ulysse, plus proches de nous comme La Belle et La Bête, ou par le retentissement que l’actualité peut avoir sur mon imaginaire.

A propos d’Ulysse d’après Homère

Il s’agit d’un livre d’artiste en un seul exemplaire qui retrace le périple d’Ulysse et de ses marins d’après l’Odyssée d’Homère.

Les dessins à l’aquarelle, accompagnés d’extraits de l’Odyssée dans sa traduction par Philippe Jaccottet, se déploient sur une longue bande de papier de près de 20 m de long, pliée en un Leporello de 25 pages et reliée en cuir bleu et noir. La reliure à rabat permet d’ouvrir et de feuilleter l’ouvrage comme un livre ou de le déployer complètement comme une fresque de papier.

Il s’agit d’une recherche en vue de la création et de l’édition d’une Odyssée contemporaine.

Cela a-t-il un sens de représenter encore une fois l’histoire d’Ulysse en 2018 ?

Quelle résonnance prend l’histoire d’Ulysse aujourd’hui ?

Ulysse est un type ordinaire mais malin. Il est violent, vaniteux et rancunier comme n’importe qui. Il est entraîné dans ce périple de 10 ans à la fois par sa cupidité – le retour vers Ithaque commence par un pillage – et sa vanité – il finit par dire son vrai nom au Cyclope – et par des forces qui le dépassent – les Dieux. L’errance s’achève sur un massacre.

Cette violence méditerranéenne perdure aujourd’hui, ainsi que les naufrages et les tempêtes ; c’est pourquoi elle résonne encore et m’intéresse.

Ce livre est un premier jet, même pas un prototype ; une étape vers une Odyssée contemporaine et personnelle, un livre qui mêlera différentes techniques d’estampe et de l’aquarelle mais qui n’existe pas encore..

L' aquarelle

Il y a bien longtemps, je faisais de la peinture, de la vraie, à l’huile, épaisse et étalée sur une toile tendue sur un châssis.

Au fil du temps, j’ai aimé des matières plus légères, plus transparentes et qui s’accommodent d’un usage plus rapide, plus rustique, plus transportable. Alors, je suis revenue vers l’aquarelle, cette peinture à l’eau faite avec des pigments si solides qu’ils résistent à une grande dilution en conservant leur pouvoir coloré.

Traditionnellement utilisée en petit format pour faire du croquis en plein air, comme Turner à Venise ou dans les Alpes, ou Delacroix au Maroc, l’aquarelle s’emporte dans les poches et permet de capturer l’esprit des lieux en deux coups de pinceaux.

Inlassablement, je sors mes aquarelles un peu partout, j’accumule paysages et végétaux, je fais des carnets de voyages. Mais, j’aime aussi la sortir de son rôle attendu pour la traiter de façon plus majestueuse, sur de grands formats, avec des gros pinceaux et beaucoup d’eau. Je cherche à obtenir un effet d’immersion qui emporte le spectateur dans un univers de couleurs fluides mais intenses et de transparences.

J’expérimente ses réactions sur d’autres supports que le papier épais, comme la soie, le papier chinois ou le calque et je démultiplie les effets de superposition et de télescopage d’images.

A Propos de La Belle & La Bête

Dans chaque livre fabriqué artisanalement, 15 estampes originales sur papier velin d’Arches 250 grammes sont cousues dans une reliure en parchemin. Elles racontent
l’histoire de la Belle et la Bête.

Au texte typographié, extraits du roman de Mme de Villeneuve (1740), répondent mes estampes en collage. Un dialogue s’établit entre l’image de presse et la gravure, entre le conte de fée et la pressante réalité.  Les estampes sont des tirages de gravures à l’eau forte imprimées sur des photos publiées dans la presse. La police du texte a été délibérément choisie pour sa sobriété minimaliste rappelant les textes du journal.

L’ensemble est relié en reliure traditionnelle en parchemin blanc.

L’histoire de la Belle et la Bête, racontée par Mme de Villeneuve à une jeune fille pour la faire patienter pendant le long voyage en bateau qui l’amenait à son mari, résonne encore à nos oreilles contemporaines ; elle a été reprise et adaptée à de multiples reprises et dans des médias différents, sans doute car il s’agit d’une histoire d’amour et de sacrifice, de vertu et de patience. On voit comment un père en détresse hésite un peu mais se décide finalement à sacrifier sa fille préférée et comment celle-ci accepte volontiers de faire ce qu’elle pense être son devoir.

On voit un monstre horrible se révéler être un compagnon charmant et cultivé et surtout on voit comment l’amour sincère de la jeune fille est capable de ramener le monstre dans le monde des humains.

Avec ce livre, je cherche à superposer, autant visuellement que d’un point de vue narratif, les images du conte, onirique et précieux, avec les images violentes et brutales de notre monde tel qu’il apparaît dans la presse quotidienne. L’histoire se déroule sur des séries d’opposition : la Belle, belle, bonne et innocente rencontre la Bête, cette créature monstrueuse et repoussante, obsédée sexuelle ; l’innocente, simple et blanche, rêve jusqu’à ce que le rêve se réalise ; l’animal, entre écailles, poils et dentelles, au fond sait se tenir.

Les estampes, résultat imprimé d’une noble et ancienne technique artisanale, associées depuis le XVIème siècle au texte imprimé et donc au livre, se télescopent plus ou moins brutalement avec les fugitives images en couleur du journal ; le papier journal se fond dans l’épaisseur moelleuse du magnifique papier Arches. Alors, qui est la Bête ? La Bête Immonde dont parlait Bertold Brecht, métaphore du mal politique qui toujours rôde aux alentours des belles démocraties mais qui pourrait, à force de patience, se métamorphoser en ce dont nous rêvions ? La Bête offre les roses séduisantes, des cadeaux empoisonnés à ceux qui se perdent dans les ténèbres. Le sommeil de la raison engendre des monstres, disait un graveur magnifique, mon maître,
Francisco de Goya.

Les rencontres inopinées des gravures avec les photos de presse créent des significations multiples que chaque lecteur pourra faire et défaire à son gré…

Un peu de technique

Qu’est-ce que l’estampe ?

Un procédé de reproduction des images, qui apparaît avec l’imprimerie au XVIème
siècle. La matrice, ici en cuivre ou en acier, est gravée à l’acide ; c’est la technique de l’eau forte. Le dessin original est tracé dans la couche de vernis protecteur avant le bain d’acide. Le tracé apparaît en creux, ce qui permet de retenir l’encre. La matrice encrée est recouverte de la feuille de papier et passée sous la presse. Une matrice en cuivre permet de faire un nombre limité de tirages.

Dans mes livres, chaque exemplaire est différent. D’une part parce que chaque gravure est associée à une photo de presse différente, pour La Belle et La Bête , ou associée à un fragment de papier japon aquarellé, pour Celles qui aiment Ulysse ; et d’autre part, parce que chaque tirage montre des variations d’encrage. C’est ce qui fait la spécificité de l’estampe par rapport aux procédés de reproduction modernes. Chaque exemplaire est identique mais différent : fascinant !!

Qu’est-ce que la typographie ?

C’est la plus ancienne technique occidentale de reproduction de texte. A l’origine, chaque caractère est moulé en plomb et l’imprimeur crée les mots et les phrases en composant les caractères. L’ensemble est encré au rouleau, l’encre restant sur les reliefs ; la feuille de papier est posée dessus puis passée sous la presse . C’est le procédé d’impression que j’ai utilisé pour le livre Celles qui aiment Ulysse. Le texte peut aussi être moulé dans un polymère, comme ça a été le cas pour le texte de La Belle et La Bête ; le reste du processus est le même. Le résultat est une impression légèrement en creux dans le papier, très beau et très différent des impressions numériques, même de qualité.

Ces deux techniques anciennes donnent aux ouvrages leur aspect précieux, très vite contredit, voire mis en péril, par le frottement avec l’actualité, vulgaire et agressive.

A propos de celles qui aiment Ulysse

Ulysse est aimé et aidé par les femmes. Il finit par rentrer chez lui grâce à l’aide de femmes, deux déesses : Athéna et Calypso, une petite princesse Nausicaa, et une sorcière, Circé. Dans son palais dévasté, sa femme lui est restée fidèle et l’attend en faisant et défaisant inlassablement le même voile magnifique. Sa mère Anticlée est morte de chagrin en l’attendant ; il la retrouve au royaume des morts et essaye en vain de la serrer dans ses bras.

Ce petit livre de 15 x 15 cm réunit 7 gravures à l’eau forte sur cuivre, des gravures sur lino, des collages de papier japon aquarellé et des paroles prononcées dans l’Odyssée par ces femmes. Il est édité en 10 exemplaires sur velin d’Arches. Présenté au Salon d’Automne 2019 dans le département livre d’artistes, il a reçu le prix ASA du Salon d’Automne.